On a beaucoup parlé de chefs cette année.

Comment vas-tu camarade ? Comme mon chef !

Nous vivons dans la civilisation du chef. Le chef est un sous-produit de l’organisation. Il y a un chef de toute chose. Il y des chefs de tous niveaux. Chacun est chef en son métier.

 

J’avais un grand oncle qui était facteur-chef dans une grande gare du P.L.M. Je n’ai jamais su ce que faisait un facteur-chef dans le transport ferroviaire. Mais ce titre conférait à son porteur, un brave homme, prestige et considération dans la famille.

Je connaissais donc depuis longtemps la magie du mot chef qui ne se promène jamais seul et se fait accompagner d’un qualificatif qui le situe dans la hiérarchie des quartiers de noblesse. Ce n’est pas une originalité mais les hasards de la vie m’ont nanti de nombreux chefs et ont fait de moi le chef de quelques autres. J’en ai tiré des enseignements pratiques et une philosophie à toute épreuve.

Je ne vous imposerai pas l’énumération de ce que je dois à mes chefs. Cela ressemblerait à de la vantardise. Je vous épargnerai aussi une typologie des chefs qui ne pourrait être que subjective et non exhaustive.

 Je n’ai eu que des chefs formidables.

Entre celui qui voulait tout savoir avant de décider et celui qui décidait tout en l’instant et n’en démordait jamais, j’ai pu observer toute la gradation des impulsifs, des exigeants, des indécis, des étourdis, des obstinés.

Je connus une brute qui aimait me convoquer tard le soir pour me commander un formidable travail à livrer le lendemain matin à la première heure.

J’ai admiré le détachement d’un autre qui s’ennuyait quand on lui parlait du travail.

L’un d’entre eux ne savait pas aligner trois mots mais n’avait pas son pareil pour déceler une phrase boiteuse.

Tel autre lisait les philosophes grecs en leur antique langue et nous y associait.

Je dois beaucoup à celui qui m’apprit à biffer tous adjectifs et adverbes pour donner de la vigueur à un texte. Depuis, je ne les emploie guère que par dérision.

Tous m’ont soumis à la diversité des exigences culturelles appliquées à l’écriture.

Si vous avez un jour le malheur de devenir le porte-plume de quelque chef, vous devrez bien vite appliquer ce précepte d’un ami humoriste selon lequel « il s’agissait d’écrire le discours que le chef eût prononcé s’il avait eu le temps de l’écrire. »

Mais le malheur veut aussi que le savoir-faire de la communication soit un art incommunicable. Il l’est d’autant plus que le chef a toujours un chef, dont les exigences propres viennent brouiller les directives. Que dire des enchevêtrements des hiérarchies ?

J’approuvais Chirac quand il disait qu’un chef est fait pour « cheffer » mais j’y ajouterais qu’un bon chef doit savoir cheffer sans son chef. Entendez que toute initiative est non seulement permise mais recommandée, à condition qu’elle soit bonne. C’est à chacun d’en juger, de prendre ses risques et de laisser croire au chef que le chef en a eu l’idée.

La plus belle leçon de chefferie me fut sans doute donnée, sans le savoir, par mon vénérable et précité grand-oncle, en me racontant sa guerre de quatorze.

Le brave fut blessé sept fois et traîna toute sa vie une blessure qui ne se cicatrisa jamais et que sa femme pansa tous les jours jusqu’à son âge le plus avancé.

Admis dans une infirmerie, il fut soumis à une promenade journalière encadrée durant laquelle il avait du mal à suivre malgré les injonctions du chef. Vint le jour de distribution des permissions. Le chef déchira la sienne pour avoir traîné la jambe. Le brave homme appliqua devant témoins un formidable coup de canne en travers du visage du chef. L’affaire s’arrêta là car nulle hiérarchie n’aime les chefs qui ont des démêlés avec leurs subordonnés. Quiconque voit son autorité contestée n’a pas intérêt à l’ébruiter.

Le cas me revint à l’esprit lorsque le Chef de l’État, Chef des Armées crut bon de rappeler par les grandes voies médiatiques ce que tout le monde sut bien avant lui : C’est lui le chef et il ne veut pas être confondu avec ses subordonnés.

Tout chef a un chef au-dessus de lui. Le chef du Président c’est le peuple souverain. Il distingue parfois le fond et la forme. Et il sait administrer les coups de canne.

Pierre Auguste
Le 13 septembre 2017